Réponse à un compte-rendu de réunions de propagande socialiste paru dans Le réveil de Saône-et-Loire. Réunions où socialistes et anars avaient croisé le fer…pour l’heure, de manière encore rhétorique.
Entre les grèves creusotines de 1900 et celle de 1901 des mineurs montcelliens, sur fond de rixes entre jaunes et rouges, Broutchoux livre là un vibrant plaidoyer libertaire flétrissant au passage (comme l’on disait à
l’époque) « les porteurs de mandats socialistes ».
Yves Meunier – Ecrits ouvriers et libertaire en saône et loire -avril 2002
Montceau-les-Mines, le 23 octobre 1900,
Citoyen rédacteur,
Une Réponse :
Dans la chronique locale du dernier numéro du Réveil de Saône-et-Loire, un article intitulé: De la Propagande anarchiste et signé du camarade Desroches, m’a paru quelque peu pessimiste.
Sans faire de personnalités et loyalement, je me permets de réfuter les constatations de Desroches et vous demande l’insertion pour la copie ci-jointe :
De la propagande anarchiste
Les socialistes et les anarchistes étant des hommes, qui idéalement se rapprochent le plus, il serait pénible en effet de les voir se battre ensemble, au grand profit de la bourgeoisie.
Mais quand un socialiste écoeuré de la politique, dégoûté des individus qui imposent leurs écrits comme des oracles et leurs personnes comme des dieux, pense et agit par lui-même et qu’alors on dénomme anarchiste, il ne faudrait pas parce qu’il a évolué et laissé en arrière ses anciens camarades de tactique, que ces derniers le prissent pour un grabugiste, un troubleur de réunions ou un semeur de division.
S’il a évolué, s’il est devenu réellement révolutionnaire, s’il est guéri des dogmes et des individus, il éprouve un
besoin irrésistible de dire aux malades comment il a été guéri.
Est-ce parce qu’un socialiste devient anarchiste, qu’il doive être un sujet de division pour les socialistes ?
Ou bien est-ce encore parce qu’un anarchiste dit pourquoi il est libertaire, ce qu’il entend par anarchie et quels sont les moyens qu’il emploiera pour amener la révolution, que ce doive être un sujet de division pour les socialistes?
Je ne le crois pas et vais m’expliquer en me basant sur les récents évènements du département.
Tout d’abord, je tiens à dire, que briser la barrière d’un mouchard, insulter un sac à charbon, faire de l’obstruction dans une réunion, n’est guère à mon point de vue, de la propagande libertaire, surtout quand ces incidents ne vêtent un caractère d’amusement et qu’ils sont occasionnés par l’alcoolisme.
Si nous avons un peu de liberté, c’est parce que nous l’avons prise : ce n’est donc pas le fait d’un ou plusieurs militants, mais bien le besoin de tous ceux qui voulaient cette liberté.
Souvenons-nous qu’il n’y a de réelle liberté que celle que l’on veut et sait prendre.
Si le lundi 15 courant, des libertaires sont venus à la réunion demander où étaient les diffamateurs qui les traitaient de mouchards, ils n’ont jamais voulu accuser les membres de bureau du syndicat ou les conseillers municipaux, ils ont voulu démontrer à l’auditoire que les calomnies à leur adresse,ne provenaient que de racontars dénués de preuves.
Si les camarades creusotins, au lieu de se fier à l’arbitrage gouvernemental ou aux paroles d’un chercheurs de mandats, ne s’étaient fiés qu’à euxmêmes, nous n’aurions pas eu le triste spectacle de voir un Schneider comander en maître dans un pays où il n’est qu’un intrus.
Naturellement nous avons contre nous, socialistes et anarchistes, toute les forces bourgeoises : police, armée, magistrature, gouvernement. Eh bien, quand nous avons ces forces devant nous, est-ce en transigeant avec elles ou en les attaquant rés olument que nous vaincrons ?
Si le 5 août, nous avions laissé les jaunes manifester sous l’oeil protecteur des pandores, nous aurions peut-être eu un commencement de ce qui s’est passé au Creusot.
Puisqu’il était venu des jaunes de Montchanin, du Creusot, de Perrecy, de Gueugnon et d’ailleurs, c’était donc bien une provocation à l’adresse des syndiqués révolutionnaires de Montceau.
Si le défi a été jeté, le gant a été relevé.
Malgré les racontars apeurés de l’"Impartial" nous avons vu l’ovation qui leur fut faîte.
Mais c’était nécessaire, car si nous les avions laissés faire, bea ucoup de travailleurs hésitants et inconscients se seraient mis de leur côté et peut-être un jour, eux, peu respectueux de la liberté syndicale et ayant avec eux les autorités, seraient venus mettre à sac le siège du syndicat s ocialiste sans respecter les militants de cette organisation.
Alors là, c’eut été une défaite, un nouveau 82. Si un ou plusieurs militants sont utiles, ils ne sont pas indispensables.
En conséquence, au lieu de faire des suiveurs, il vaudrait mieux que les émancipés fussent des hommes con scients, agissant de leur propre initiative.
De cette façon, si un chef lâchait une organisation, n’importe quel autre camarade pourrait le remplacer et les groupes y gagneraient ainsi que la propagande.
Tous les socialistes ont donc intérêt à avoir le socialisme dans leur propre cerveau, au lieu que ce soit un phraseur quelconque qui le dise pour eux.
Je sais bien que l’anarchie trouvera plus d’adeptes dans les groupes socialistes qu’ailleurs, mais ceci prouve tout simplement que les socialistes sont les citoyens les plus avancés, les plus humains et les plus sociables de tous les partis politiques.
Nous croyons faire oeuvre révolutionnaire en préconisant l’individualisme et nous ne croyons pas diviser les socialistes quand nous leur disons de se méfier des politiciens.
Voilà à quoi travaillent les libertaires de Montceau et d’ailleurs.
- B. Broutchoux.
Réveil de Saône-et-Loire, 4 novembre 1900




